Des manifestations populaires contre la persistance de l’insécurité dans la région de Beni se sont multipliées depuis déjà des années. Marche de colère, sit-in, journée ville-morte, interdiction de circulation d’engins roulants, restrictions de port de chaussures, de pantalons, etc…, ces actions sont souvent organisées par des groupes de pression, des mouvements citoyens, des familles politiques et des associations socioprofessionnelles locales. Il arrive que des brebis galeuses parmi les manifestants s’attaquent frontalement aux forces de l’ordre et bien souvent la situation déborde et explose. Quelquefois, les journalistes sont aussi pris pour cibles des manifestants. Des cas de menaces et agressions en l’endroit des femmes journaliste ayant été documentés dans la ville de Beni, il y a lieu de s’interroger sur la spécificité de la perception que des manifestants se font des femmes journalistes lors de la couverture des manifestations populaires ou publiques. Celles-ci méritent une protection spéciale.
Avril 2021, les manifestations contre la persistance de l’insécurité se multiplient dans la ville de Beni, avant de s’étendre sur toute la partie du grand Nord-Kivu, à savoir sur la ville de Butembo, le territoire de Beni et le territoire de Lubero. Elles se transforment en des manifestations anti-Monusco (Mission des Nations Unies pour la Stabilisation du Congo). Ces manifestations organisées par des groupes de pression et de mouvement citoyen pour « dénoncer la passivité et la complicité de la Monusco dans l’insécurité attribuée aux groupes armés parmi lesquels l’ADF».
Un de ces jours d’avril 2021, Guilaine Kasasya, journaliste de la Radio Okapi sous-station de Beni est surprise par une pluie de projectiles dirigés contre elle. La jeune journaliste se rend à son poste de travail et rencontre des barricades placées çà et là.
« J’étais à moto lorsque et subitement, je vois un groupe de gens s’approcher avec des cailloux en mains…Il y en a parmi eux qui me reconnaissent journaliste. Mais je ne sais pas vraiment pourquoi ils m’ont menacée…», raconte Guilaine.
Guilaine ne peut pas prendre fuite pour ne pas donner la mauvaise impression aux manifestants. Certains tentent de lui jeter les cailloux mais leurs amis les en empêchent Mais Guilaine ne se reprochant de rien décide de s’arrêter.
« Ils ont commencé à me menacer, à m’injurier…affirmant que nous les journalistes, sommes complices de la MONUSCO…Ils m’ont vraiment menacée», se souvient-elle.
Pendant ces mêmes manifestations d’avril 2021, une autre femme journaliste a été victime des menaces de la part des manifestants. Régine Okando, journaliste de la Canal Rafiki, raconte que les manifestants l’ont menacé suite à sa tenue vestimentaire.
« Ce matin-là, je revenais du conseil de rédaction et je me rendais sur le terrain. Les manifestants m’ont vue et ils commençaient à me reprocher le port du pantalon. J’avais ma carte de service et mon enregistreur de son. Quand ils se sont rendus compte que j’étais journaliste, ils se sont surchauffés. Ils ont couru après moi jusqu’à ce que j’ai pris un taxi… je ne sais pas ce qui aurait pu arriver, s’ils m’avaient atteint», explique Régine.
Bien d’autres menaces et agressions en l’endroit des journalistes tant hommes que femmes ont été documentées dans la région lors de ce genre de manifestations populaires.
Et pourquoi cibler les femmes journalistes ?
Fabrice Mulwahali est un membre influent du mouvement citoyen Lutte pour le Changement (LUCHA), un de ceux qui organisent souvent des manifestations populaires dans la ville de Beni. Pour lui, rien ne justifierait la violence orientée vers qui que ce soit lors des manifestions et dédouane les membres de son mouvement.
« Il doit s’agir certainement de brebis galeuses, qui dans la foule, profitent de la situation pour régler des comptes. La LUCHA est un mouvement citoyen à vocation non violente et, chez nous, rien ne peut justifier la violence. Si un tel cas se présente, il ne peut pas s’agir d’un militant de la Lucha. Ce sont tout simplement des profiteurs et des margoulins qui se faufilent dans la foule pour nous faire porter le chapeau», tente de justifier Fabrice Mulwahali.
Ce militant de la LUCHA reconnait tout de même que le climat n’est plus du tout sain entre les groupes de pression, les mouvements citoyens et les médias de Beni depuis que ces derniers ont décidé de faire un embargo à toutes les communications des groupes de pressions.
Kennedy KAMABU, un membre influent du groupe de pression local dénommé Véranda Mutsanga, sous-siège de Beni, se dédouane que le plus souvent, des intrus et des infiltrés profitent des actions pour commettre des infractions.
« Souvent, ils en profitent pour lancer des messages qui ne cadrent pas avec notre lutte, ni avec les objectifs des actions. Et c’est ces gens qui agressent des personnes qui n’ont pourtant rien à voir avec nos cibles Pendant les manifestations, le contrôle de la situation échappe parfois aux organisateurs vu le grand nombre d’infiltrés et d’intrus. Et c’est dans ces circonstances que des personnes, à l’exemple des femmes journalistes, se font agresser. En ce qui nous concerne, nous Véranda Mutsanga, nous sommes un groupe de pression qui manifeste dans la non-violence active. Nous faisons même la promotion de la femme. Ce n’est pas nos militants qui peuvent s’évertuer à agresser une femme journaliste », explique-t-il.
Barrer les considérations sexistes
Dans son guide pratique de sécurité des journalistes, manuel pour reporters en zones à risques, Reporters Sans frontières reconnaît que les hommes et les femmes journalistes peuvent couvrir les mêmes terrains et il ne saurait y avoir de restriction de reportage du fait de son sexe. Ce guide ajoute que dans certains cas, il est recommandé aux femmes de prendre quelques précautions particulières pour assurer leur sécurité en zones à risques. Les abus sexuels subis par plusieurs femmes journalistes… ont en effet souligné les risques de violences sexuelles auxquelles peuvent être exposés les journalistes et plus particulièrement les femmes journalistes sur le terrain.
Placide Kakuru, chercheur en anthropologie, pense, pour sa part, que la position et la considération sociales de la femme constituent d’autres facteurs défavorisant les femmes journalistes dans l’exercice de leur métier.
« L’attitude hostile des manifestants envers les femmes journalistes provient du fait qu’elles sont souvent considérées dans la société comme des personnes passives, sans moyens de défense», avance-t-il.
Ce point de vue est partagé par Fabrice Mulwahali de la LUCHA. Pour lui, certains manifestants profitent parfois de l’occasion pour décharger leur colère sur les femmes journalistes, juste parce qu’ils veulent les intimider.
« Elles (les journalistes) sont pourtant pacifiques…disons que les agresseurs considèrent qu’elles sont faciles à intimider », avance-t-il.
Dans une autre vue, Kambale Sikulisimwa, psychologue, soutient que cette attitude des manifestants envers les femmes journalistes peut s’expliquer par deux dimensions.
« Des manifestants peuvent remettre en cause la qualité du travail que des femmes journalistes rendront en traitant des sujets chauds et pointus comme les manifestations populaires. Mais aussi, lorsque les manifestants exigent aux femmes de ne pas s’habiller en pantalon, devant une telle situation, des femmes journalistes peuvent faire objet des menaces et agressions si elles ne se conforment pas à cette exigence, bien que sans fondement », commentent ce psychologue.
Quand le genre est menacé
Rossy Mbweki, Vice-président de la Mutuelle des Journalistes de Beni, affirme que le fait que des femmes journalistes sont des cibles des manifestants dans des activités de protestation a un impact sur la dimension genre dans le métier de journalisme. Certaines s’abstiennent de couvrir certains événements « déliquats » car craignant pour leur sécurité.
« Nous avons des défections dans le métier ici à Beni. Des femmes abandonnent le métier pour plusieurs raisons, certes. Mais, il y en a qui estiment que le métier de journaliste n’est pas facile à exercer dans certains contextes, tel la couverture des événements chauds. Des professionnels des médias sont des humains et ils ont la limite du supportable, surtout quand il s’agit des menaces psychologiques ou agressions physiques », explique Rossy.
Aristote Kambale, Rédacteur en Chef au sein de la Radiotélévision Liberté Beni poursuit que cette situation est parmi les raisons du faible taux de représentativité des femmes dans des rédactions dans la région. « C’est pour ça qu’il y a une quasi-absence de femmes dans les rédactions. Certaines ne tiennent pas lorsqu’elles sont menacées ou agressées. Elles décrochent tout simplement et disparaissent », avance-t-il.
Et ainsi ce phénomène joue-t-il négativement à la professionnalisation des femmes journalistes car la plupart se décident de ne pas couvrir certains événements alors qu’il est évident que l’expérience s’acquiert sur le terrain. Certaines restent sédentaires dans les rédactions et se complaisent à assurer la permanence ou lecture des communiqués, etc.

Des responsabilités partagées
Maitre Charmant WANDAMBI, un défenseur judiciaire près le tribunal de grande instance de Beni, analyse que l’arsenal juridique congolais ne prévoit pas manifestement une loi spécifique portant sur la protection des femmes journalistes dans de pareilles situations. Selon lui, c’est la loi numéro 96-002 du 22 juin 1996 fixant les modalités de l’exercice de la liberté de la presse qui règlemente l’activité du journaliste congolais et que donc y compris les femmes journalistes.
« En lisant cette loi, de l’exposé des motifs jusqu’à la conclusion, nulle part le législateur ne prévoit des mécanismes particuliers pour protéger les femmes journalistes. Cependant, cela ne veut pas autant dire que la femme journaliste n’est pas protégée en République Démocratique du Congo. Elle est protégée notamment par les lois sur la parité et d’autres instruments juridiques nationaux et internationaux portant sur la protection de la femme en général aussi bien à l’interne que dans le droit international », argumente Maitre Wandambi.
En effet, l’article 67 de la Loi organique n°13/011-B du 11 avril 2013 portant organisation, fonctionnement et compétences des juridictions de l’ordre judiciaire en République Démocratique du Congo stipule qu’en matière répressive, le Ministère public recherche les infractions aux actes législatifs et réglementaires qui sont commises sur le territoire de la République. Selon cette même loi, le parquet reçoit les plaintes et les dénonciations, accomplit tous les actes d’instruction et saisit les Cours et tribunaux.
A la lumière de cette loi, il revient au Ministère Public la responsabilité principale de rechercher les infractions et déférer les auteurs devant le tribunal. Entretemps, les victimes elles-mêmes ont le droit et le devoir de saisir les instances judiciaires pour réclamer justice. Il s’avère nonobstant que cela n’est pas fait et les victimes préfèrent garder silence « au nom de la paix ».
Nasson Murara, membre de l’équipe de communication de la police dans la ville de Beni, reconnait que le journaliste a droit à la protection lors de la couverture des manifestations, à condition qu’il soit facilement identifiable.
« Les femmes journalistes ont toujours une attention particulière de la part de la police lors des manifestations…», justifie-t-il.
A l’Union Nationale de la Presse du Congo, UNPC section de Beni, on salue la collaboration entre les forces de l’ordre et les professionnels des médias de cette ville, sans pour autant brandir des indicateurs objectivement vérifiables.
Au sein de certains médias locaux, les managers prennent des précautions à l’interne pour mettre en place des mécanismes de prévention et des dispositions de protection des agents dans leurs activités sur le terrain. A la Radiotélé Kivu Amani, une radio locale de Beni, le rédacteur en chef affirme que les protocoles de sécurité de sa radio recommandent de ne pas déployer les femmes journalistes seules sur le terrain.
« Elles sont toujours accompagnées des journalistes hommes pour limiter les risques… », avance-t-il.
A la Radio Canal Rafiki, une autre radio locale de Beni, les responsables affirment qu’ils organisent des séances de formation dans lesquelles les femmes journalistes sont initiées aux astuces d’autoprotection et d’auto-sécurité lors des activités de terrain. Même chose à la Radiotélévision Graben Beni.
«Généralement, les femmes journalistes de chez nous ne couvrent pas les manifestations à risque. Nous tenons à les protéger ainsi. Seuls les hommes y vont, car les manifestants sont imprévisibles et des fois, ils se retournent d’une manière inattendue aux journalistes », explique Godefroid Lenzo, Directeur de cette radio.
Pour d’autres, par ailleurs, la précaution de sécurité consiste à informer les agents de l’ordre et rester en contact avec eux lorsqu’ils ont déployé des femmes journalistes sur le terrain
Nzanzu Kapya, Directeur de Radiotélévision Rwanzururu, une radio de Beni, conseille aux femmes et aux hommes journaliste de toujours se munir de leur visibilité avant de se rendre sur le terrain.
« …la sécurité du journaliste dépend d’abord de lui-même », indique-t-il.
Pour sa part, Maître Omar Kavotha, Défenseur des droits humains et Coordonnateur du CEPADHO, estime que tout ce que les femmes journalistes doivent faire lorsqu’elles sont victimes des menaces où d’agressions physiques, c’est d’alerter et dénoncer l’agresseur.
« Nous savons que les femmes des médias, dans leur action de tous les jours, peuvent être confrontées à ce genre des risques. Mais lorsqu’elles sont victimes, nous les avons toujours encouragées à dénoncer leurs bourreaux auprès des autorités judiciaires et, au besoin, signaler tout incident car cela décourage ceux qui sont engagés à faire des femmes leurs victimes…», conseille Maître Omar Kavota.
La Résolution 33/2 du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies sur la sécurité des journalistes précise que les menaces sexospécifiques auxquelles les femmes journalistes sont exposées sont notamment la violence et la discrimination sexistes, l’intimidation et le harcèlement en ligne et hors ligne. Elle reconnaît aussi la forte recrudescence des menaces lors de la couverture des manifestations… La résolution souligne que les commanditaires de ces attaques échappent souvent à la justice. Elle indique que l’impunité pour les violations des droits de l’homme et le abus dont les journalistes sont victimes aggravent les menaces et favorisent leur recrudescence.
Cette enquête à été réalisé par les journalistes points focaux du REJIAFJ noyau de la ville de Beni notamment ,
Anderson Shada Juma ,
Régine Okando Ngamaneni,
Gloria Manzekele et
Béatrice Asimoni
dans le cadre du projet « pour la protection des femmes journalistes en RDCongo » du collectif des femmes journalistes appuyé par l’UNESCO



