Nord-Kivu : des femmes et jeunes filles forcées à abandonner le journalisme à Bapere et Manzya, dans le Lubero

7 mars 2022 Par cfj 0

Dans plusieurs coins du territoire de Lubero, au Nord-Kivu, le nombre de femmes journalistes est insignifiant. Dans les secteurs de Bapere et Manzya, à l’Ouest de ce territoire, la situation est particulière à telle enseigne que sur six radios qui émettent depuis ce coin, une seule femme journaliste preste parmi les hommes. Les autres qui veulent apprendre sont vite découragées et forcées d’arrêter le métier par leurs parents. Cette situation ne permet pas aux talents féminins de se développer dans le journalisme et fait que dans le milieu, le métier se déféminise complètement jusqu’à perdre tout enjeu lié au genre et à l’égalité des chances.

Bienvenue dans les secteurs de Manzya et Bapere occupant une partie considérable de la partie Ouest du territoire de Lubero. Dans cette zone plus connue pour ses richesses minières, six radios ultra locales sont opérationnelles. Il s’agit, pour le secteur de Manzia, de la Radio du Peuple pour son Éducation (RPE) émettant à partir de Njiapanda, la Radio Télé Hekima (RTH), émettant à partir de  Byambwe, la Radio Communautaire Mwenye (RCMP) émettant depuis Pombi-Masoya), la Radio Communautaire Kitsongeri de Katanga/Mukondo. Pour le secteur de Bapere, les deux fonctionnels dans la région sont la Radio Paon et la Radio Lenda, toutes deux émettant depuis la localité de Manguredjipa.

En arrivant dans chacune de ces radios, nous ne comptons pas plus de quatre journalistes et ils sont essentiellement des hommes. L’unique femme journaliste rencontrée travaille à la Radio Communautaire Lenda de Mangurejipa. Les autres femmes journalises et des stagiaires journalistes ont abandonné le métier pour diverses raisons. Aux occupations familiales, du changement de statut conjugal, il faut ajouter les exigences de certains parents qui usent de toutes les astuces possibles pour forcer leurs filles à abandonner le journalisme.

Kavugho Tsangavirya Dilona, 23 ans, a abandonné le métier pour continuer les études dans la filière hospitalière à Butembo. Comme elle, Kavugho Kadokosi, 26 ans, a abandonné le métier mais pour elle, c’est à cause des empêchements d’ordre familial. Kavira Nzotsi Viki,  34 ans, quant elle, n’a pas réussi à concilier le journalisme et ses occupations familiales mais aussi, elle preste en même temps comme infirmière à l’Hôpital Général de Référence de Mambowa. Pour sa part, Kavira Mbunda Abel, 28 ans, a été contrainte à arrêter ses prestations à la Radio du Peuple pour son Education, à cause des exigences de la vie conjugale.

Démotiver plutôt qu’encourager

Les secteurs de Manzya et Bapere sont parmi les rares parties du territoire qui n’ont pas d’universités ni d’instituts supérieurs. Le nombre d’écoles primaires et secondaires du milieu est au bas de l’échelle des statistiques y relatives dans la zone. La conséquence est telle qu’il est difficile pour les radios locales d’avoir en leur sein des journalistes de formation. Par ailleurs, le taux de scolarisation des femmes est en-dessous de la moyenne. Cela vient se faire remarquer dans le secteur des médias. Et le genre est en péril.

Zéphanie Masumbuko est Rédacteur en Chef à la Radio du Peuple pour son éducation. Il regrette que toutes les femmes et filles qui ont essayé d’intégrer cette radio par voie de stage n’aient pas pu tenir.

« Nous avons déjà eu cinq filles qui sont passées par ici, pour le stage. Mais quatre ont été découragées par leurs parents leur demandant de se concentrer aux activités ménagères. D’autres avaient été interpelées d’avoir oublié les activités religieuses », raconte-t-il.

Abel Tsongo, Directeur de la Radio Paon de Mangurejipa, pense qu’en plus des exigences d’ordre parental, les filles qui tentent d’embrasser le journalisme dans son média ont une part de responsabilité dans ce phénomène.

« Nous savons que certains parents découragent leurs filles à faire le journalisme, pour des raisons qui leur sont propres. J’ai toujours pensé que les filles sont, elles-mêmes, à la base de leur situation. Certaines se livrent à des antivaleurs, lorsqu’elles deviennent des stars, écoutées à la radio », explique-t-il.

Cependant, la thèse des parents qui forcent leurs filles à abandonner leurs prestations dans les radios est confirmée par les propos de Mademoiselle Régine (prénom d’emprunt), une ancienne stagiaire dans l’une des radios de Manzya.

« Moi, j’ai arrêté mon stage à la radio suite à des blâmes que je recevais à la maison. On m’avais demandé de choisir entre rester à la maison en train de réaliser mes tâches ménagères et faire le journalisme. Ma mère a estimé que je passais plus de temps à la radio en lieu et place de mes tâches de la maison », témoigne-t-elle.

Mademoiselle Kavira Pendeza Fortune, 18 ans, a été obligée d’arrêter ses prestations à la radio suite aux blâmes de la part de ses parents et des responsables de l’église où elle prie.

« Le président de notre chorale avait interpelé mes parents au sujet de mes absences aux séances de répétition car la radio ne me laissait pas le temps de m’y rendre. De plus, comme j’étais dans le degré terminal à l’école, mes parents ont conseillé que je me concentre sur les études. Mais j’ai toujours pensé que c’est simplement parce qu’ils ne voulaient pas que je fonce dans cette carrière », raconte-t-elle.

Un responsable d’une radio témoigne lui aussi d’avoir déjà fait objet d’une série d’interpellations de la part des parents d’une de ses stagiaires.

« J’ai été obligé de demander à la fille que nous encadrions ici à la radio de rester à la maison et harmoniser les vues avec sa famille car les parents pensaient que c’est moi qui demandais à leur fille de ne pas exécuter leur ordre. Et ainsi, on n’a plus eu de femmes journalistes ici », explique-t-il.

Le genre en péril

Sur le plan de la dimension genre, il y a à craindre. Une femme contre 35 hommes journalistes dans un paysage médiatique, c’est étonnant, à en croire Madame Mambeka Sifa, experte genre dans l’organisation des Femmes pour la Promotion de la Santé Intégrale, FEPSI.

« Les pratiques rétrogrades sont plus à la base de ce phénomène. Les parents pensent que l’enfant doit aller faire le champ ou d’autres occupations au lieu de passer son temps à apprendre le journalisme. Malheureusement, c’est un trou énorme sur le plan du genre », explique-t-elle.

Elle fait remarquer que ce phénomène a d’énormes conséquences sur le plan communautaire.

« C’est un défi le fait de n’avoir aucune femme journaliste. C’est un manque à gagner pour la communauté parce qu’elle n’aura pas d’icone dans le secteur médiatique. Par exemple, il y a certains thèmes qui passent mieux à la radio et qui ont des effets lorsque c’est une femme qi est à l’antenne. On devrait s’en rendre compte, surtout quant à ce vide qui se crée suite à cette façon de faire des parents », interpelle Madame Mambeka Sifa.

Sensibiliser la communauté

Angélus Kakule est un leader d’opinion de Mangurejipa. Il pense que les choses finiront par s’améliorer, mais cela demande énormément d’efforts.

« Je suis entrepreneur. Mais lorsque j’ai engagé une comptable dans mon centre hôtelier, j’ai eu droit à des palabres de la part de sa famille le jour où, à cause d’avoir passé nuit au lieu de service à cause de trop de travail. Ici, lorsque quelqu’un allait prendre un verre dans un hôtel, on le prenait pour un débaucher. Mais aujourd’hui, cette conception est en train d’être révolue », fait-il remarquer.

Angélus Kakule pense par ailleurs que les responsables des médias eux-mêmes devraient miser sur les intérêts et rétributions financiers de ces femmes et filles qui ont le plaisir de travailler chez eux.

« Vous constaterez aussi que les parents qui demandent à leurs filles de cesser de prester à a radio le font parc qu’il n’y a pas de revenus. Si ces filles rentraient à la maison avec quelque chose à la fin du mois, il y aurait des nuances dans cette prise de position », poursuit le leader d’opinion Angélus Kakule.

Il pense qu’il faut absolument appuyer sur l’accélérateur pour que dans ce phénomène, les lignes bougent.

Pour faire face à ce phénomène, les radios des groupements Manzya et Bapere sensibilisent en boucle sur les ondes sur la nécessité pour les femmes d’embrasser le journalisme. Des communiqués et spots sont diffusés à logeur de journée pour amener la communauté, les parents, les filles à prendre conscience de l’importance de la présence des femmes sur les ondes de la radio.


Cet article a été produit par les journalistes membres du REJIAFJ dans le cadre du projet « pour la protection des femmes journalistes en RD. Congo » du collectif des femmes journalistes avec l’appui de l’UNESCO. 

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